Les Six Cents partagent tous les mêmes aptitudes exceptionnelles, une mémoire prodigieuse, des raisonnements fulgurants et une capacité de travail extrême. Ils apprennent une langue en trois semaines. Ils peuvent lire un livre en vingt minutes et s’en souvenir mot pour mot dix ans plus tard.
C’est aux premières années de l’école primaire qu’ils ont été repérés. Ils apprenaient sans efforts apparents, observaient plus qu’ils ne parlaient et restaient en retrait de leurs petits camarades. L’État a arraché les Six Cents à leurs parents, alors qu’ils étaient de très jeunes enfants.
On explique que ce programme est une chance. Une opportunité unique. Une nécessité pour l’avenir du pays. Ils ont grandi dans des bâtiments anonymes, répartis sur tout le territoire, sous la surveillance constante de personnels médicaux, éducatifs et sécuritaires. Très tôt, leurs capacités hors normes sont identifiées, mesurées, comparées.
Les tests se succèdent : logique, mathématiques, anticipation, stratégie. À chaque preuve, ils confirment ce que les experts savent déjà : leur intelligence dépasse largement celle de la population générale. Aucun indicateur, en revanche, ne mesure l’isolement progressif, la distance installée entre ces enfants et le reste du monde. Les scientifiques lettons et russes les observent comme ils observeraient des rats.
Avec le temps, les enfants cessent de poser des questions.
Le 18 mars 2016, le Comité scientifique letton et leurs homologues russes décident de les réunir pour une semaine dans une ancienne caserne militaire.
L’auditorium est vaste, froid, presque clinique. Les Six Cents jeunes y prennent place, assis par rangées parfaitement alignées. Aucun bruit.
Devenus adolescents, ils n’avaient pas eu souvent l’occasion de se voir. Ils avaient été répartis en différentes catégories pour conduire des expériences parallèles.
Devant eux, des représentants de l’État, des scientifiques, des responsables politiques, convaincus d’agir pour le bien commun.
On leur parle d’avenir. De responsabilités. De dette morale envers la nation. De décisions rationnelles, débarrassées des émotions parasites.
Ils écoutent sans broncher.
Puis vient le moment où ils comprennent qu’ils sont utilisés comme cobayes. Non pas à cause d’une phrase précise d’un membre du comité scientifique, mais d’un glissement subtil : les adultes parlent d’eux comme d’un groupe homogène, d’adolescents indifférenciés, interchangeables, séparés du reste de la population. Ils ne sont plus seulement des jeunes. Ils sont une solution, la solution pour le pays !
Ce jour-là, quelque chose se referme.
Un des jeunes garçons se lève. Il ne dit rien. Il fait juste signe aux jumeaux et à un petit, tout frêle, de le suivre. Les regards convergent vers lui, naturellement. Lorsqu’il se dirige vers la sortie, les autres se lèvent à leur tour et le suivent, sans hésitation.
Aleksi s’est assis au milieu de la cour suivi par tous les autres. Les autorités installées sur l’estrade n’ont pas compris tout de suite, se sont cherchées du regard pour savoir comment ils devaient réagir. Ils ont compris qu’il fallait suivre le mouvement, les agents de sécurité n’étant pas assez nombreux pour employer la force.
Le responsable du programme d’étude se tient maintenant debout devant tous ces adolescents assis en rangs serrés comme pour montrer leur unité. Mais très vite, Aleksi, debout, lui coupe la parole et d’un ton très calme mais très déterminé s’adresse au comité scientifique :
– Y a-t-il d’autres personnes comme nous dans le pays ou sommes-nous tous réunis ici ?
– Vous êtes tous réunis ici.
– Nous n’acceptons plus d’être des cobayes, cela fait suffisamment de temps que vous nous étudiez. Nous avons mieux à faire de nos capacités. Nous ne voulons plus collaborer avec des scientifiques russes, nous voulons rester tous ensemble, donc nous resterons dans cet endroit jusqu’à notre majorité. Nous n’acceptons plus les mauvais traitements, les brimades, nous ne sommes plus vos prisonniers. Nous ne participerons plus à rien tant que nos revendications ne seront pas prises en compte. Et si vous voulez employer la force, alors tirez-moi dessus tout de suite, car nous ne nous laisserons plus jamais intimider.